ISSUE 2 · SPRING 2009




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Clare Goubin

Miss Piccola et son chapeau

CLARE GOUBIN

 

 

Miss Piccola tenait son chapeau d’une main ferme pour l’empêcher de s’envoler. Elle sentait quand il voulait partir : il se mettait à trembler, en lui chatouillant la tête, puis se soulevait complètement. Tantôt il flottait au-dessus de sa tête, tantôt il partait comme une flèche vers le ciel. Elle l’avait attaché avec un ruban, mais lorsque le chapeau bougeait, il resserrait le ruban contre son menton, ou sa gorge, suivant l’angle d’envol visé. Miss Piccola avait l’impression que le chapeau choisissait les moments les plus inopportuns pour s’envoler, comme s’il le faisait exprès pour la ridiculiser.

Ce matin-là dans la boulangerie, elle était en grande conversation avec Mme Robert, la femme du boulanger. Elles parlaient de la disparition de Tracey Tomlin, que l’on avait vue pour la dernière fois le week-end précédent, alors qu’elle promenait son lévrier afghan.

« Je me fais vraiment beaucoup de soucis à son sujet, dit Miss Piccola. Ça fait maintenant deux jours. »

« Oui mais, vous ne pensez pas qu’on s’inquiète inutilement ? Peut-être rend-elle simplement visite à des amis ? »

« Ah non, dit Miss Piccola. Ce n’est pas dans ses habitudes. Et je pense qu’elle m’en aurait parlé. »

« Alors, peut-être s’est-elle perdue. Elle se balade toujours, à la recherche d’on ne sait quoi. »

« Mais c’est exactement ce que je voulais dire, Mme Robert. Elle connaît les environs, et ce n’est pas quelqu’un qui serait pris au dépourvu, surtout avec Arthur, son lévrier afghan, sur les talons. »

« Pain de campagne ? »

« S’il-vous plaît. »

« Je suppose que vous avez raison, Miss Piccola. Ce chien-là l’accompagne partout, ou plutôt, c’est elle qui accompagne le chien. C’est une protection pour une fille seule. »

« Ils forment un couple intelligent tous les deux, je trouve. » Miss Piccola mit trois euros sur le comptoir. « Ne serait-elle pas partie en mission de découverte ? »

« Peut-être a-t-elle découvert un terrible secret ? » dit Mme Robert.

Miss Piccola sentit la paille lisse de son chapeau se frotter contre ses cheveux, et, avant qu’elle n’ait pu le retenir de sa main, le chapeau planait quelques centimètres au-dessus de sa tête, le ruban serré sous son menton.

Mme Robert regarda la porte. Elle était fermée. « Sentez-vous un courant d’air ? » demanda-t-elle.

« Euh, dit Miss Piccola. Non. Aucun. »

Elle enfonça le chapeau sur sa tête, prit son pain sur le comptoir.

« Votre monnaie, Miss Piccola. » Mme Robert regardait le chapeau fixement.

Miss Piccola tendit la main, ouvrit son porte-monnaie et, pendant qu’elle y déposait les pièces, le chapeau s’échappa de nouveau en sautant aussi haut que possible, tirant sur le ruban, puis virevolta à droite et à gauche jusqu’aux limites du ruban. « Je suis navrée, Mme Robert, vraiment navrée », dit Miss Piccola.

« Qu’est-ce que c’est, Miss Piccola ? Que se passe-t-il ? »

« Oh ce n’est rien. » Que pouvait-elle dire pour la rassurer ? « Un problème d’électricité statique, j’imagine. Le changement de temps. Oh ! » Le chapeau sautillait sur sa tête.

« Et bien, alors, si vous voulez bien m’excuser, je… oh… vraiment, je suis navrée... »

Mme Robert fit le signe de croix par deux fois, s’éloigna du comptoir et s’appuya sur les étagères de pain, pendant que Miss Piccola se débattait avec la porte, et suppliait son chapeau de se calmer. Pourquoi avait-il choisi Mme Robert comme témoin de ses excentricités ?

« Ce n’est rien, vraiment, Mme Robert, dit-elle. Mais Mme Robert avait déjà le combiné du téléphone à la main.

.     .     .

Miss Piccola portait un chapeau depuis toujours. Sa mère lui avait inculqué la règle – Il ne faut jamais, jamais sortir sans chapeau. Comme elle était de nature à suivre les bons conseils à la lettre, Miss Piccola avait usé de la coutume à l’extrême. Elle portait un chapeau, tout naturellement, quand elle faisait les courses, quand elle rendait visite à des amis, mais aussi quand elle sortait la poubelle, par l’allée du jardin jusqu’à la rue, et quand elle fermait le petit portail, qui avait pris l’habitude de s’ouvrir en grinçant, que le vent souffle ou non.

En général, ses chapeaux ne présentaient aucun problème, mais celui-ci perdait toute discipline. Il fallait agir.

Miss Piccola se prépara une tasse de thé bien fort et s’installa dans son jardin d’hiver, en essayant de se concentrer sur l’énigme de la disparition de son amie, Tracey Tomlin, et sur ce que l’on pouvait faire pour la retrouver. Mais le chapeau ne voulait pas la laisser tranquille. Elle le portait également dans la maison, tellement il se baladait, se perdait, une habitude qui coûtait bien du temps à Miss Piccola, quand elle avait besoin du chapeau pour sortir.

« Oh, mais, veux-tu rester tranquille, dit-elle au chapeau. Il se tortilla. « J’essaie de réfléchir au sujet de Tracey Tomlin. C’est important. Je ne peux pas me laisser distraire par une chose aussi sotte qu’un chapeau. Il faut qu’on la retrouve. »

Les tortillements du chapeau devinrent tellement soutenus, que l’instinct logique de Miss Piccola prit le dessus. Le chapeau essayait de lui dire quelque chose. C’était logique. Un chapeau ne peut parler. Alors, s’il avait besoin de dire quelque chose, il serait obligé de trouver un autre moyen de communiquer.

« Bon, alors, dit Miss Piccola. Un tortillement pour oui, deux pour non. Est-ce que tu essaies de me dire quelque chose ? »

Tortillement.

« Ah, bonté divine ! Ça alors ! »

Le chapeau commença à sautiller de nouveau. Ses mouvements devenaient tellement effrénés et multidirectionnels, que Miss Piccola eut peur d’être étranglée. Elle desserra le nœud.

« Est-ce qu’il s’agit de Tracey Tomlin ? »

Tortillement.

« Est-ce que tu sais quelque chose par rapport à sa disparition ? »

Tortillement.

« Est-ce que tu veux m’emmener quelque part ? »

Tortillement.

« Tu veux ? Oh là, quel chapeau intelligent ! »

Le chapeau se tenait immobile.

Miss Piccola fixa son thé et se demanda si le fait d’être seule depuis si longtemps ne lui tournait pas la tête. Peut-être devrait-elle prendre rendez-vous avec le Dr. Bourgeouaille. Mais il aurait sûrement envie de lui donner des sédatifs, ou de lui suggérer qu’elle intègre la maison de repos à Groons, celle avec les tuyauteries bruyantes et le papier peint moisi. Elle ne tiendrait pas une semaine. Et d’ailleurs, ceci ne pouvait être le résultat de sa seule imagination. Ou bien ?

« Tu me montreras ? » demanda-t-elle.

Tortillement.

Le chapeau se mit à se secouer violemment, puis à tourner à droite et à gauche.

« Miséricorde ! Tiens-toi tranquille, veux-tu ? Au train où vont les choses, je serai chauve avant la fin de l’après-midi, si tu ne m’as pas étranglée avant. Restons à un tortillement pour oui et deux pour non. Tu es d’accord ? »

Le chapeau se calma et se tortilla une fois. Miss Piccola abandonna son thé et le confort de son jardin d’hiver. Elle se mit en route. Elle s’assura que le portail était fermé au loquet, puis elle testa le chapeau dehors.

« A gauche ou à droite ? »

Le chapeau ne bougea point.

« Désolée, gauche ? »

Tortillement tortillement.

« A droite alors ? »

Tortillement.

« Bien. »

Miss Piccola et son chapeau partirent, par la ruelle, à la recherche de Tracey Tomlin et de son lévrier afghan. Tout passant se serait demandé pourquoi Miss Piccola ne serrait pas son nœud plus fermement, pour empêcher son chapeau de pendouiller ainsi, mais les rues étaient désertes. Et Miss Piccola, pour une fois, n’avait pas conscience du monde extérieur, omettant même de rendre le bonjour à M. Bellow, quand elle passa devant son jardin. M. Bellow étant à la fois complètement sourd et sénile, on aurait pu excuser Miss Piccola et imaginer que tout affront que son voisin aurait pu ressentir devait être de courte durée.

.     .     .

Pendant que Miss Piccola démarrait ses recherches, la rumeur grandissait dans le village. Tout le monde était dehors à chercher Tracey. Et presque tout le monde passa, à un moment ou un autre, à la boulangerie.

« Bonjour, Marie, dit Mme Robert. As-tu entendu parler du chapeau de Miss Piccola ? » Elle lui expliqua en large et en long toute l’histoire, puis se retira pour aller chercher le lot de pains levés au bicarbonate de soude qu’elle lui avait mis de côté.

La porte s’ouvrit.

« Hélène, dit Marie. Est-ce que tu savais que le chapeau de Miss Piccola était possédé ?”

« Possédé ? Qu’est-ce que tu veux dire ? »

La porte s’ouvrit de nouveau. C’était André. « Vous avez des nouvelles de Tracey ? »

« Non, dit Hélène. Mais est-ce que tu es au courant pour Miss Piccola et son chapeau démoniaque ? »

Et ainsi enfla l’affaire, jusqu’à ce qu’une foule disparate occupât le magasin. Il y avait ceux qui traitaient la rumeur avec mépris, et ceux qui se nourrissaient du désir gourmand d’y croire.

« Evidemment, elle est d’origine anglaise », dit Hélène.

« Oui, vous avez raison », dit quelqu’un.

« Et personne ne sait vraiment d’où vient sa famille », dit Marie.

« Tout le monde connaissait sa mère, Marie. » André mordit dans un pain aux raisins.

« Oui, André, mais on ne peut pas en dire autant de son père. Et sa mère était un peu, … eh bien… »

« En plus, elle a toujours porté des chapeaux, tous plus ridicules les uns que les autres », dit Hélène.

« Et elle a un chat noir », dit Marie.

« Un chat noir, dit André. Qu’est-ce que cela vient faire là-dedans ? Moi, aussi, j’ai un chat noir. »

« Oui, mais tu n’es pas une sorcière », dit quelqu’un.

« Une sorcière ? »

La porte s’ouvrit.

« Messieurs dames, dit Michel. André, tu viens ? »

« Michel, tu savais, toi, que Miss Piccola était une sorcière ? » demanda André à son frère.

« Quoi ? Quelle sottise, André ! Allez, viens, la voiture est devant. »

« Vous n’avez jamais remarqué comme son portail se balance d’avant en arrière par les jours calmes de printemps ? demanda Marie. Et maintenant son chapeau fait pareil. »

Depuis son comptoir, Mme Robert observait sa rumeur grandir et se développer de villageois en villageois. Ce jour-là, pour la première fois depuis l’ouverture de la boulangerie, elle vendit toutes ses pâtisseries.

Quand les cancans atteignirent l’oreille du maire, il lança un contre-bruit, pour insinuer que Mme Robert souffrait d’hallucinations, résultat d’une surexposition aux babas au rhum faits ce matin même. En passant d’une bouche à l’autre, les babas au rhum devinrent une habitude bien matinale de boire une bouteille entière de Pastis avant le petit-déjeuner. Et pour finir, le village se divisa en deux camps : celui qui soutenait l’hypothèse que Miss Piccola était un esprit étrange et magique, et celui qui considérait Mme Robert comme une alcoolique dangereuse, au bord de la folie.

S’il n’y avait eu le mystère de la disparition de Tracey Tomlin, un comité d’investigation aurait bien pu être constitué et chargé de la mission de confirmer ou de nier l’accusation contre le chapeau de Miss Piccola. Mais, en l’occurrence, des inquiétudes bien plus grandes couraient et le chapeau devait attendre.

Un comité de recherche avait fouillé la place, le puits et le vieux lavoir, ainsi que la halle du marché.

« Quelqu’un a cherché chez Guy Posset ? demanda le maire. Ces damnés chats font encore de gros dégâts. »

Les dépendances croulantes de Guy Posset avaient tendance à abriter toutes sortes d’êtres égarés. L’hiver dernier, les trois chattes de Suzy Sproecket avaient été trouvées dans une des dépendances, chacune avec sa litière de chatons. Personne ne s’était résolu à les noyer et ils avaient fini par envahir le village. Alors qu’il n’y avait aucune hypothèse que la même chose se soit produite ni avec Tracey, ni avec son lévrier afghan, les dépendances étaient remplies de maints coins et recoins, de toutes dimensions, et nécessitaient un certain temps de fouille. Cette fois-ci, M. Posset refusa d’ouvrir l’une de ses dépendances.

« Ils ne peuvent pas être là-dedans, dit-il. La porte est toujours fermée à clef. » Ceux qui étaient au courant de l’utilisation de ladite dépendance, détournèrent l’attention, en espérant que leur geste diplomatique mène à une dégustation de la fameuse, et illégale, goutte de Posset, stockée derrière la porte.

« Clovis demande tout le monde sur la place. » Le message circula et bientôt tout le monde fut rassemblé pour la réunion impromptue du maire.

« Où est Pierre ? » demanda celui-ci.

« Il fait une fouille, maison par maison », dit Michel.

Pierre, qui constituait à lui seul l’effectif total de la police locale, menait, en effet, une fouille approfondie, maison par maison, mais la tâche s’avérait rude, étant donné que les villageois suivaient la consigne de Pierre, à savoir sortir chercher Tracey eux-mêmes.

« Il faut redoubler d’efforts », dit le maire.

« Oui ! »

« C’est vrai ! »

« Bonne idée, pour une fois ! » dit Michel.

« Je propose que chacun d’entre nous contacte une personne dans les villages voisins, qui pourra venir nous aider », dit le maire.

« Oui. J’appelle mon cousin », dit Michel.

« Moi aussi », dit André.

« Attends, André. Lequel des cousins tu appelles ? Tes cousins sont aussi mes cousins… »

Après quelques négociations, ils décidèrent qui devait contacter qui, et le plan fut exécuté. Dans l’heure, le nombre de personnes qui cherchaient Tracey Tomlin avait doublé et le maire entra le nouveau chiffre dans son cahier. Martin, propriétaire du café du village, commença à entreposer des provisions derrière le bar, en préparation de la future fête de retrouvailles. Sa femme, Anne, tenait l’inventaire.

« S’ils les trouvent cet après-midi, nous pouvons espérer avoir toutes ces mains supplémentaires, et leurs ventres, à la fête », dit Martin.

« Tu devrais te joindre au comité de recherche, Martin, et répandre la nouvelle, dit Anne. Je terminerai ici. »

.     .     .

Quand le jour commença à baisser, les villageois s’assemblèrent de nouveau sur la place et envoyèrent chercher le maire et la police. Le maire grimpa sur le podium en bois, que l’on avait érigé à l’occasion de la course de monocycle de 50 km, qui passait par le village. Il se para de son écharpe tricolore pour ajouter une note officielle à son discours pendant qu’ils attendaient tous l’arrivée de Pierre, le policier.

Pierre, cependant, avait été retenu par Eve LeBlanc, dans sa petite maison, assailli de biscuits au beurre et de liqueur de roupettes, pendant qu’il entreprenait une fouille de la maison particulièrement approfondie. Le maire commença sans lui.

« Merci à tous et à toutes d’être venus, dit-il. D’abord, je voudrais vous féliciter, chacun d’entre vous, pour la magnificence de vos efforts pour retrouver les disparus. Deuxièmement, et ici je mets un point d’honneur, vous serez tous d’accord avec moi, j’en suis certain, et soutiendrez l’expression de mes remerciements, mes louanges même du fond du cœur, envers nos bons amis et âmes secouristes des villages voisins. Un tel effort allié est, comme vous le confirmerez certainement, l’exemple le plus excellent qui soit, des vertus de la coopération inter-village… »

« Allez, Clovis, venons-en au but ! » dit Michel.

« Non, je me dois d’insister, ce point étant essentiel », dit le maire. Il leva les deux mains comme s’il donnait la bénédiction à l’assemblée des fidèles. « Cet esprit de coopération est la qualité exacte qui caractérise notre région, et la rend tellement unique. Nous qui sommes les enfants de la nation, nous qui sommes les défenseurs des vraies valeurs morales de ce pays, nous les citoyens qui- »

« Eh ! Voilà Pierre ! » dit Michel, au grand soulagement des autres villageois, qui s’étaient armés de courage, pensant n’avoir pas fini de souffrir. Ils avaient élu Clovis comme maire plus par espoir qu’il cesse de les tourmenter avec ses monologues répétés de porte-à-porte, que par réelle conviction quant à ses capacités à bien faire le boulot.

Pierre monta sur la plateforme en titubant, le visage rouge, la casquette de travers sur des cheveux noirs, ébouriffés.

« Merci, monsieur le maire. Euh, un grand merci au comité de recherche. Euh, alors, et bien, comme aucune trace de Tracey n’a été relevée, je suggère que vous rentriez tous chez vous pour cuver, je veux dire, pour vous remettre de vos efforts. Mais je vous demande de vous tenir disponibles demain matin pour interrogatoire. Oui. Mme Robert ? »

Mme Robert avait levé la main.

« Je me demandais simplement si je devais ouvrir la boulangerie comme d’habitude demain matin, ou s’il fallait mieux attendre la résolution de notre deuxième mystère, celui qui concerne le chapeau de Miss Piccola. »

La foule explosa en une multitude de gémissements et de hourras simultanés. Pierre se fronça les sourcils et ôta sa casquette pour se lisser les cheveux.

« Mme Robert, Miss Piccola, dit-il. Il est possible que je le regrette après, mais veuillez avancer vers le podium pour vous expliquer. »

Mme Robert se fraya un passage à travers la foule en jouant des coudes.

« Miss Piccola? dit Pierre. Quelqu’un aurait vu Miss Piccola ? »

« Ça ne m’étonne pas qu’elle se cache, dit Mme Robert. Suite à ce matin. Son chapeau dansait et tournoyait dans les airs comme une toupie délirante. Bien évidemment, j’ai toujours su qu’il y avait quelque chose d’étrange— »

« Bêtises, dit Michel. Tu as tout imaginé. »

« Tu me traites de— »

« Est-ce que quelqu’un sait où elle se trouve ? » demanda Pierre.

Il semblait bien que non. Préoccupé plutôt par la sécurité de Miss Piccola que par un chapeau qui savait danser la gigue, Pierre envoya un deuxième comité de recherche, plus petit, pour la retrouver. Mais ils trouvèrent sa maison plongée dans l’obscurité, le portail du jardin bien fermé, et aucun signe de Miss Piccola, ni de son chapeau.

Après une rapide consultation du maire, Pierre rappela la foule caquetante à l’ordre.

« Je déclare solennellement un état d’urgence local, dit-il. La disparition d’une personne et de son chien est assez grave, mais celle de deux personnes et d’un chien, ça frôle le désastre. » Il devait demander conseil à ses supérieurs hiérarchiques.

Martin, le bon ami de Pierre, fit un pas en avant.

« Je suggère que nous célébrions une fête de retrouvailles anticipée. Cela pourra nous porter bonheur, nous aider à retrouver les disparus, vous voyez ? Qu’est-ce que t’en penses, Pierre ? Je me ferais une joie de recevoir tout le monde au café. »

Pierre, Martin et le maire se retirèrent jusqu’au fond du podium pour discuter de la situation en privé.

« Ce n’est guère convenable, Martin, dit le maire. Nous organiserons la fête quand on les aura retrouvés, pas avant. »

« Mais ça pourrait nous remonter le moral, dit Martin. Et nous donner un moyen de remercier ceux qui sont venus des villages alentour. »

« Bonne idée, Martin, dit Pierre, mais le maire n’a pas tort. Je pense qu’il vaut mieux attendre. Par contre, rien ne nous empêche de nous réunir en comité de logistique pour prévoir la future fête de retrouvailles, rien que nous trois. »

Et ainsi en décidèrent-ils.

Le maire s’adressa à la foule moins nombreuse.

« Il n’y aura pas de fête ce soir. Martin, Pierre et moi-même nous réunirons pour définir l’étendue des complexités logistiques qu’il faudrait aborder afin de planifier une telle fête, en espérant que nos disparus seront de nouveau au cœur de notre village avant demain soir, dit-il. Notre police locale, en la personne de Pierre ici présent, m’a chargé de vous demander de bien vouloir rentrer chez vous, et de faire très attention à ce que vos portes d’entrée soient fermées à clef. Nous devons prendre toutes les précautions nécessaires par les temps qui courent. Tous nos remerciements encore une fois à nos amis des villages voisins. Bonsoir. »

Les villageois rentrèrent à la maison et fermèrent leurs portes d’entrée à clef, suivant les consignes du maire. Bien que l’efficacité de la politique de sécurité fut quelque peu douteuse, vu qu’un grand nombre de villageois avaient perdu, il y a fort longtemps, les clefs de leurs portes de services, qui restaient toujours ouvertes.

Pierre et Martin, en compagnie du maire, dédièrent, par la suite, plusieurs heures à une étude de convenance alcoolique. Ils dégustèrent un assortiment de liquides, afin d’évaluer l’opportunité de leur vente à l’occa-sion de la dite future fête de retrouvailles. Les décisions furent d’autant plus compliquées à prendre qu’il s’agissait de trois disparitions, ce qui impliquait inévitablement trois trouvailles, et donc trois fêtes de retrouvailles. Arthur le lévrier afghan faisait autant partie de la communauté que Tracey Tomlin. Martin était d’avis qu’une seule fête ne serait pas une récompense suffisante pour les villageois, ni l’expression adéquate de leur joie à retrouver les disparus. Le maire et le policier étaient du même avis.

Entre temps, Miss Piccola et son chapeau avaient marché loin, à travers les champs et le bois au pied de la colline. Ses jambes lui faisaient mal. Elle était allée très loin, là où aucun autre villageois ne se serait aventuré. Mais à chaque fois qu’elle essayait de se reposer, le chapeau gigotait avec une telle passion qu’elle n’avait point d’autre choix que de continuer. Peut-être avait-elle eu tort de lui faire confiance. Et s’il renfermait un esprit malfaisant, déterminé à l’épuiser à mort ?

A présent, elle s’approchait des grottes souterraines. Personne ne venait jusqu’ici. Les grottes étaient une découverte récente et un mystère local. On disait que l’air autour laissait une froideur sous la peau, qui subsistait.

Enfin, Miss Piccola s’arrêta.

Le chapeau recommença.

« D’accord, d’accord, dit-elle. Je suis épuisée. Combien de kilomètres encore ? »

Le chapeau resta immobile.

« Oh, désolée. » Elle poussa un soupir. « C’est pénible. Vraiment. Si je n’avais pas l’image de cette pauvre Tracey, coincée quelque part, ayant besoin d’aide, je déferais ce nœud et je te laisserais t’envoler, mais je refuse de prendre le risque. »

C’est Arthur qu’elle entendit le premier. Un son sourd. C’était comme si on entendait le chien du voisin aboyer de son bain, la tête sous l’eau.

« Arthur ? Arthur, c’est toi ? »

Elle connaissait assez bien le lévrier afghan depuis le jour où elle l’avait gardé. Tracey était parti en formation : Détecter l’indétectable – Première partie : cours théorique pour propriétaire ; Deuxième partie : cours pratique pour chien. Elle entendit l’aboiement encore une fois, puis une voix humaine, étouffée comme l’aboiement.

« Bonté divine, dit Miss Piccola. Où sont-ils ? Sont-ils sous terre ? »

Son chapeau se tortilla, puis, se servant de leur code, perfectionné par l’usage, la dirigea vers un gros tas de boue.

« Allo ? Tracey ? C’est toi ? »

« Oui… Miss Piccola ? » Les mots furent étouffés mais distincts.

« Oui, ma chère. Tu vas bien ? Qu’est-ce que vous faites là-dessous ? »

« J’ai suivi Arthur. Il a trouvé quelque chose dans la grotte. Puis il y a eu une sorte de glissement de boue. »

« Oui, ma chère amie, je le vois. » Elle regarda ses chaussures à lacets marrons. Elles étaient couvertes de boue. Jusqu’à il y a environ six ans, quand le climat s’était détraqué, elle n’avait jamais vu une coulée de boue. Aujourd’hui on ne savait jamais à quel moment elles pouvaient survenir.

« Arthur ne peut pas vous dégager de là ? » demanda-t-elle.

« Il s’est blessé à la patte. »

« Eh bien… »

Miss Piccola examina le tas de boue. Comment réussir à la sortir de là ? Si elle partait chercher de l’aide, elle ne serait pas de retour avant la nuit, et risquait de ne pas retrouver la grotte.

« Qu’est-ce que je dois faire ? » demanda-t-elle.

Le chapeau sauta. Peut-être avait-il une idée. Après tout, il semblait avoir réponse à tout.

« Est-ce que tu essaies de me dire quelque chose ? »

« Qu’est-ce que tu dis, Miss Piccola ? » demanda Tracey.

« Non, pas toi, Tracey. Je parle à mon chapeau. »

Un jappement se fit entendre de l’autre côté de la boue. Miss Piccola ne savait pas si c’était Tracey ou le lévrier afghan.

Le chapeau se tortilla.

« Je suppose que je vais devoir deviner, dit Miss Piccola. Tu veux m’emmener quelque part ? »

Tortillement.

« Oh là là ! J’espère que ce n’est pas trop loin. Par ici ? Non. Par ici ? Non. Par là, alors ? D’accord. Je serai de retour avec de l’aide tout de suite, Tracey. » Miss Piccola monta jusqu’en haut de la colline, à la source de la coulée de boue. Là, cachée derrière un bouquet d’arbres, se trouvait une petite pelleteuse. « Mon Dieu. Une pelleteuse ici ? Est-ce la cause de la coulée de boue ? »

En temps normal, Miss Piccola n’aurait jamais touché à la machinerie agricole, cela dit, elle essayait depuis toujours de se maintenir à la page mais la page était bel et bien tournée. Elle se hissa sur la pelleteuse et la démarra sans problème. Elle passa quelques minutes à manipuler les commandes pour comprendre comment déplacer ce qu’elle qualifiait de bras et de mâchoire de la pelleteuse. Elle baissa le bras et se mit en route. Elle descendit la pente en espérant que le bras était correctement positionné pour que le véhicule ne culbute pas sur le côté. En bas de la colline, elle laissa le moteur tourner, et cria à Tracey à travers la boue.

« Allez au fond de la grotte. Je vais vous dégager de là ! »

Que Tracey l’ait entendue ou non, elle n’en savait rien, à cause du bruit du moteur. Elle se hissa de nouveau à bord, positionna les chenilles à la limite du tas, et actionna la mâchoire avant qu’elle ne perde confiance en elle. Quelques bouchées plus tard, le début d’un trou apparut. Elle utilisa la mâchoire pour l’agrandir et peu de temps après, Tracey et Arthur se glissaient au travers. Elle coupa le moteur et les retrouva dans la boue.

« J’ignorais que tu savais conduire un de ces engins », dit Tracey.

« Moi aussi. »

« Ça vient d’où ? »

« Pour être honnête, je n’en sais rien. Voilà qui est singulier. »

Elles se regardèrent.

« Est-ce que ça va ? » demanda Miss Piccola pour finir.

« Oui. » Tracey s’agenouilla pour regarder la patte d’Arthur. « Toi, par contre, tu as eu une peur bleue, hein Arthur ? » Elle mit ses bras autour de son cou et l’embrassa.

« Bien. Je suis contente de t’avoir retrouvée », dit Miss Piccola.

Tracey opina à l’adresse de Miss Piccola. « C’était, et bien, de la chance, je suppose, pour moi, et pour Arthur. »

« Oui, mon amie. » Miss Piccola savait que Tracey était plutôt compétente en matière de communication animalière. Elle n’avait pas besoin qu’on la remercie. Elle était tout simplement heureuse que son chapeau se soit calmé et que l’épreuve soit terminée pour tout le monde.

.     .     .

Elles revinrent à pied, à travers champs, portant Arthur à tour de rôle lorsque sa patte le faisait trop souffrir. Quand ils arrivèrent au village, celui-ci était désert. La seule lumière visible émanait du café, où ils trouvèrent Pierre, le policier, en conversation avec le maire et Martin, au bar.

« Bonsoir, messieurs », dit Miss Piccola.

Les hommes les regardèrent d’un air ébahi.

« Nous devons, je le crains, avoir une apparence bien étrange. » Miss Piccola enleva un peu de boue séchée de la manche de son manteau et arrangea son chapeau. « Nous voulions seulement vous avertir que Tracey et son lévrier afghan ont été retrouvés sains et saufs. Ils auront besoin de dormir longtemps, tout comme moi. »

Martin et Pierre opinèrent. Le maire regarda sa montre et nota l’heure sur un sous-bock souillé.

« Attendez, dit Martin, comme les deux femmes avançaient vers la porte. Demande-lui, Pierre. »

Pierre se glissa de son tabouret, en s’appuyant lourdement sur le bar. Il indiqua le chapeau de Miss Piccola du doigt. « Madame, dit-il. Desaccusasa… accuuusassasas…accuassoooo »

« Accusations », dit le maire.

« Comment ça ? » Miss Piccola s’impatientait de rentrer à la maison pour se nettoyer.

« Ton chapeau, dit Pierre. Est-ce qu’il s’envole de sa propre volonté ? »

Miss Piccola n’était pas certaine de comprendre s’il souriait par amitié ou par soulagement du fait qu’il avait terminé sa phrase.

« Mon Dieu, Pierre, dit Miss Piccola. Un chapeau qui voltige tout seul ? Et quoi encore ? Tu peux le voir bouger ? »

Miss Piccola supplia son chapeau intérieurement de rester tranquille pendant que Pierre faisait trois pas chancelants vers elle. Il scruta le chapeau du regard, puis se frotta les yeux.

« Alors ? » Elle se crispa en sentant l’odeur douçâtre de l’alcool dans son haleine.

Il secoua la tête et retourna au bar, juste au moment où le chapeau serra malicieusement la tête de Miss Piccola.

« Voyons ! dit-elle. Bonne nuit, messieurs. Allez, viens, Tracey. Il est grand temps de rentrer. »

.     .     .

Elle accompagna Tracey jusqu’à la porte de sa maison.

« Prends un bain bien chaud, ma chère amie, et directement au lit. »

« Oui, Miss Piccola, dès que j’aurai mis un pansement sur la patte d’Arthur. Et, Miss Piccola… »

« Oui, Tracey ? »

« C’est que, eh bien, je, alors, merci. »

« Eh bien je t’en prie, Tracey. » Miss Piccola sourit. Mais dans la faible lumière de l’entrée, elle aperçut le poing fermement serré de Tracey, qui se cramponnait toujours à la laisse d’Arthur.

« Tracey, dit-elle, j’ai oublié de te le demander. Qu’est-ce qu’Arthur a trouvé dans la grotte ?”

Le poing de Tracey serra la laisse contre sa cuisse. « Des os, Miss Piccola. » Sa voix était métallique. « Il a trouvé des os. »

« Des os ? Tu veux dire des os de lapin ? »

« Non, Miss Piccola. Je crains que non. » Tracey regarda par dessus l’épaule de Miss Piccola dans la nuit. « Ils étaient humains. »

« Ah, je vois. » Miss Piccola sentit que le ruban se tendait de nouveau. Elle recula dans l’ombre. « Alors, bonne nuit Tracey. »

.     .     .

Seule dans le noir, Miss Piccola défit le noeud, en tenant le chapeau fermement pour qu’il ne puisse pas s’envoler.

« Voilà bien assez d’émotions pour une seule journée, merci. »

Elle serra le chapeau sous son bras et rentra se coucher.